Un homme et une femme ne suffisent pas à faire un enfant

Bonjour à tous !  Vous êtes à nouveau à l’écoute d’AnthroStory…et c’est une bonne idée.

Aujourd’hui, pour cette chronique de trucs que je trouve chouettes…et qui ont plus ou moins un rapport avec l’ethno…  on va faire simple. Je vais vous parler d’un article et d’une BD !

On commence par l’article. Il s’agit d’un article pas du tout récent, de 2003, de Maurice Godelier : Un homme et une femme de suffisent pas à faire un enfant” que vous trouverez en ligne sur le (vieux) site de la revue Ethnologie Comparée, dans laquelle a été publié l’article à l’époque. Cet article est la retranscription d’une conférence prononcée en 2002 et entre 2002 et 2005 vous trouverez pas mal de choses sur le net autour de cette recherche : article, entretiens, etc. Je vous ai mis la plupart en lien.

Et puis on en a aussi un peu reparlé ces dernières années avec les débats autour de l’adoptions pour les couples homosexuels et ceux sur le genre. Et oui l’ethnologie peut enrichir intelligemment des débats d’actualité.

Qui est Maurice Godelier ?

Qui est Maurice Godelier ? Pour ceux qui ne le connaissent pas encore, comme tout grand homme, ce monsieur à une page wikipédia. Vous savez ce qu’il vous reste à faire. Pour résumer : Maurice Godelier est multi-diplômé (École normale sup, philosophie, psychologie, lettres modernes), il a travaillé avec Fernand Braudel et Claude Lévi-Strauss, il devient directeur d’études à EHESS en 1975 et, en 1995, il crée le CREDO (Centre de Recherche et Documentation sur l’Océanie)… Son terrain principal : l’actuelle Papouasie-Nouvelle-Guinée notamment chez les Baruya. Ouvrages les plus connus : La production des grands hommes : Pouvoir et domination masculine chez les Baruya de Nouvelle-Guinée (1982), L’énigme du don (1996), Au fondement des sociétés humaines : Ce que nous apprend l’anthropologie (2007). Il reçoit la Médaille d’or du CNRS pour l’ensemble de son œuvre ;  donc c’est quelqu’un de bien.

Revenons donc à l’article qui nous intéresse aujourd’hui. Je vais essayer de vous le présenter sans tomber dans l’excès de vous raconter tous les détails de l’organisation de la filiation des Na, ou des rites de passage des Baruya. Pour ça je me suis appuyée sur une autre publication, parue dans le n°1 de la revue Médecine/Science, en 2005, où Maurice Godelier propose une version encore plus courte de son travail.

Avant celà je vais vous lire l’intro de l’article (le premier), histoire de poser le cadre :

“ Avant de naître un être humain doit avoir été conçu. Et c’est précisément les représentations que se font les sociétés du processus de fabrication d’un enfant que je voudrais explorer aujourd’hui. J’ai pour cela comparé des données ethnographiques concernant vingt-six sociétés […]. Le résultat de cette comparaison va peut-être vous surprendre car j’ai dû constater que dans aucune de ces sociétés on pense qu’un homme et une femme suffisent à fabriquer un enfant, que cet enfant soit un humain ordinaire ou un humain extraordinaire, un chef ou un homme-dieu. Partout, quels que soient les systèmes de parenté ou les structures politico-religieuses, ce que font un homme et une femme c’est de fabriquer un fœtus mais qui nécessitera pour devenir un enfant humain complet l’intervention d’agents plus puissants que les humains, c’est-à-dire des ancêtres ou des dieux. Comme il n’est pas question en quelques pages d’examiner ces vingt-six sociétés, je me contenterai de travailler sur sept d’entre elles.”

Ces sept sociétés sont : les Inuit, les Baruya, les habitants des îles Trobriands (#Malinowski), les Na, les Maenge, les Telefolmin et le Royaume de Tonga. Et bien évidement en huitième on a aussi la société chrétienne, tout du moins l’imaginaire chrétien de la procréation.

Pour chacune des sociétés évoquées dans l’article, Maurice Godelier nous expose l’organisation sociale, politico-religieuse et lignéagaire, et nous raconte les représentations qui entourent la procréation et la naissance d’un enfant. S’en suit un résumé des analyses de cette étude

Je vais vous parler des 3 grands axes autour desquels tournent ses analyses :

  • Que faut-il de plus qu’un homme et une femme pour faire un enfant ? et pourquoi faut-il quelque chose de plus ?
  • Quel est le rôle de la femme et de l’homme dans la procréation, et qu’implique ces rôles ?
  • Quel est le lien entre sexe, ordre et reproduction social ?

Le premier aspect donc est dans le titre : il faut plus qu’un homme et une femme pour faire une enfant…O.K, mais il faut quoi ?

Ceux qui ont suivi le début peuvent répondre : un ou des êtres surnaturels. Et oui car un homme et une femme ne font au mieux qu’un foetus. Il manque toujours quelque chose à cette…chose… pour être un enfant, c’est à dire un individu appartenant un une société, à un ordre cosmique. Parfois, il lui manque une âme, un souffle, parfois même le nez, la bouche et les doigts… Et c’est donc un être surnaturel comme un ancêtre ou une divinité qui intervient, principalement au moment de la naissance pour compléter l’enfant.

En plus d’un homme et d’une femme il faut donc un ancêtre, une divinité ou parfois les deux.

Quelques exemples

Par exemple chez les Inuit, après qu’une femme et un homme aient créé  un foetus, c’est Sila, le maître de l’univers qui lui donne son souffle, son âme intérieure. Mais ce n’est pas suffisant pour en faire un enfant, c’est un esprit d’un défunt (parents ou amis) qui à travers l’âme-nom (le nom donné à l’enfant à sa naissance) va faire de lui un être social à part entière.

Prenons un deuxième exemple : Chez les Na, la femme porte déjà en elle les futurs enfants, créés et déposés dans son ventre par Aboagdu, une divinité bienveillante. L’homme par son sperme apporte de quoi faire croître l’enfant (comme l’eau pour une plante), mais c’est la divinité qui nourrit le foetus (comme la terre pour une plante). La mère elle donne à l’enfant sa chaire et ses os… La société Na est une société qui fonctionne en matri-lignées et les membre apparteant à une même lignée (descendant d’une même femme) sont appelés “les gens du même os”.

J’arrête ici pour les exemples.

Mais pourquoi diable un être surnaturel doit il intervenir ? Et bien parce que sans lui l’enfant est au mieux un être vivant…mais ce n’est pas un être social, ce n’est pas un humain. Un humain s’inscrit dans un cadre social et cosmologique particulier et ce droit de faire partie de cette réalité qui le dépasse, qui marque la différence entre un enfant humain et un enfant animal, doit lui être transmis par quelque chose qui représente ce grand tout social et cosmologique, donc par un être surnaturel.

Notons un petit fait remarquable. Si dans toutes les sociétés étudiées par Godelier il faut bien un homme et une femme pour procréer, elles admettent toutes que dans des circonstances particulières une femme peut être fécondée par un être surnaturel…. [il est né le divin enfant !]

Passons maintenant au deuxième axe :

Qui fait quoi et pourquoi ?

L’implication sociale des représentations imaginaires (pour nous  [comme le souligne Godelier]) de la procréation.

Pour toutes les sociétés donc il faut un homme, une femme et un être supérieur pour faire un enfant. Mais le rôle de chacun n’est jamais le même. Parfois le sperme permet la formation des os du foetus, d’autres fois il le nourrit, le sang menstruel peut être la matière première qui donnera la chair du bébé, ailleurs c’est lui qui le nourrit. Aucune de ses visions n’est biologiquement correcte mais elles traduisent des rapports de force et de pouvoir entre les sexes. Par exemple chez les Baruya, le sang menstruel est considéré comme nocif, et c’est l’homme avec le sperme qui donne au foetus ses os, sa chair et son sang, la femme n’est que le contenant. Et du fait de ce rôle primordial de l’homme dans la procréation la femme est exclue de toute forme de pouvoir, elle ne peut posséder de terre, d’arme, elle n’a pas d’accès aux divinités… Les représentations imaginaires traduisent un ordre des chose que chaque individu intègre intellectuellement et plus que ça il l’intériorise dans son propre corps et dans celui de l’enfant. Ces représentations impliquent donc ensuite des comportements sociaux, qui prennent leur sources dans la représentation de la nature elle-même des individus.

Si c’est représentations de la procréation sont imaginaires les effets qui en découlent sont eux bien réels et pas seulement symboliques. Elles légitiment les rapports de parenté, de transmission, les statuts de pouvoirs etc. Ce qui nous amène à la partie suivante :

Sexualité aliénée et  aliénante : le sexe ventriloque

Au delà des représentations de la procréation on peut voir que la sexualité est donc mise au service d’autres aspects de la vie sociale. La sexualité n’est pas un domaine social qui a une place pour lui-même mais un domaine qui sert la reproduction d’autres rapports sociaux. La sexualité ne parle pas d’elle-même, elle parle pour d’autres aspects de vie sociale. C’est ce que Maurice Godelier appelle “le sexe ventriloque”. Et, nous dit Godelier, je cite “cette subordination de la sexualité au service de l’ordre social, est le point de départ d’un mécanisme qui imprime dans la subjectivité la plus intime de chacun, dans son corps, l’ordre ou les ordres qui règne dans la société et qui doivent être respectés si celle-ci doit se reproduire”. Reprenons l’exemple des Baruya, les hommes n’imposent pas leur dominations…puisque les femmes sont elles-mêmes convaincues de porter en elles une menace contre l’ordre social établi…et donc contre la survis de la société. En inscrivant dans le corps de chaque individu des normes et des représentations qui sont partagés -car c’est ce partage et cet intériorisation qui imprègne en nous, plus que le langage, l’éducation et nos ancêtre les gaulois, l’évidence de notre vie sociale et cosmique- la sexualité aliénée devient un instrument d’aliénation.

Pour finir je dirais que cet article, en plus d’être riche en description ethnologique et d’être bien écrit, est aussi un parfait exemple d’ethnologie comparée et du principe du petit bout de ficelle. Alors l’image du petit bout de ficelle, c’est plus professionnellement parlant le point d’entrée de votre travail qui vous ouvre ensuite les portes d’une analyse beaucoup plus large. On attrape un petit bout de ficelle au milieu d’une pelote et puis on tire dessus petit à petit pour voir ce qui se déroule derrière. Oui je devais avoir un prof fan de tricot…

On voit bien avec ce travail que partir d’un point de départ focalisé, précis, concis, clair..ici : les imaginaires de la procréation, permet d’accéder à un niveau de compréhension plus profond d’une société : l’organisation lignéagaire, sociale, voire cosmique. Et que la comparaison avec d’autres sociétés (lorsqu’elle est juste) permet d’apporter un niveau de lecture supérieur à l’analyse.

En conclusion : c’est un texte agréable à lire, enrichissant, et qui offre à réfléchir, un bon moment lecture de moins d’une heure, qui vous ouvre les portes du riche travail de recherche de Maurice Godelier.

http://recherche.univ-montp3.fr/cerce/r6/m.g.htm

https://www.cairn.info/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2005-1-page-17.htm

http://www.ipubli.inserm.fr/handle/10608/5431

Parlons maintenant de BD

Bien qu’en France, même si les choses changent pas mal, on a longtemps considéré la bande dessinée comme un loisir pour enfants et ados. ALors que la BD est un support fabuleux pour tout un tas de récits…les polars, les récits de vie, le jardinage et que sais-je encore ! Bref. La BD est surtout, pour ce qui nous concerne là maintenant, un super support de diffusion de connaissances. Et la BD dont je vais vous parler rempli à merveille l’objectif d’AnthroStory : la vulgarisation des sciences humaines et sociales ! Il s’agit d’une BD sortie en 2013 (?) : Riche, pourquoi pas toi ? de Marion Montaigne pour le dessin, le scénario, les dialogue drôlistique et de Michel Pinçon et Monique Pinçon-charlot pour le contenu scientifique (et les personnages trop attachants :). Alors là je vais être très brève, je ne vais pas vous donnez beaucoup de détails car c’est vraiment une lecture que je vous recommande plus que vivement !

Surement que certains d’entre-vous connaissent les Pinçon / (slash) Pinçon-Charlot. Ce couple de sociologue travaille depuis de nombreuses années chez les riches. Dans la lignée de la pensée bourdieusienne, ces chercheurs enquêtent (avec des méthodes très proches des anthropologues : travail de terrain sur la durée, observation participante et tout le tintouin). Je disais donc, ces chercheurs enquêtent sur les dimensions qui entourent la notion de richesse.

C’est quoi vraiment être riche ?

C’est avec beaucoup de finesse, d’humour et un trait simple que Marion Montaigne nous propose en 130 pages de nous accompagner aux côtés de Michel Pinçon et de Monique Pinçon-Charlot pour répondre à cette question.

Les premiers chapitres de “Riche, pourquoi pas toi ?”, nous introduisent dans le quotidien d’une famille lambda…qui par la magie des bonne ficelle de scénario…va gagner au Loto®. avec toutes les questions et les chamboulements que ça suscite (comme un soudain bouleversement du champ des possibles (pas celui de la pub débile pour Lu® qui t’engraisse à l’huile de palme, mais la notion de Bourdieu…pour ceux qui suivent :)).

Ensuite chaque chapitre permet d’aborder les principaux concepts sur lesquels travaille le couple de sociologues, comme le capital culturel, la transmission, l’entre-soi ou encore la violence symbolique… Tout un tas de notions qu’il serait super d’aborder sur AnthroStory mais jetez d’abord un coup d’oeil à cette BD, ça sera plus ploilant…arhum..parlant je veux dire !

Le dernier chapitre est aussi une perle. Intitulé “Que faire ?”, il évoque le tournant plus militant qu’a pris la carrière de Monique et Michel Pinçon /slash/ Pinçon Charlot, ces dernières années. Il nous montre que nous pouvons faire changer les choses…et pas forcément en agissant contre quelque chose, ou en essayant d’imiter des habitus qui ne sont pas les nôtres… Mais seulement en s’inspirant de ce qui marche chez autres !

Au final on n’est souvent entrain de rire en lisant cette BD, enfin moi je ris toujours autant depuis 2 ans que je la lis et relis, souvent on rit parce que c’est drôle, ou plutôt que le sujet est traité avec humour (un humour pédagogique, pas cynique ou loufoque)… Et puis parfois on rit un peu jaune face à certaines situations…

Pour finir, en plus des liens habituels que vous trouverez sur le site d’AnthroStory, lien vers le bouquin, une super interview de Marion Montaigne pour Télérama.fr lors de la sortie de la BD, où elle raconte comment une de ses propres expériences avec les Pinçon /slash/ Pinçon-Charlot, dans une boutique place Vendôme donne une superbe planche illustrant la notion de violence symbolique. Je disais donc, en plus des lien habituels, je vous conseille le Podcastscience n°252 avec LMNOP qui nous parle de la démarche d’Emile, on bande ? qui travaille très activement aussi à vulgariser la socio grâce à la BD et aussi forcément allez faire un tour sur le site de cette dessinatrice et de ce thésard en socio !

http://www.podcastscience.fm/emission/2016/03/26/podcast-science-252-roue-libre-avec-emile-on-bande/

http://socio-bd.blogspot.fr/

voilà, c’est tout pour cette fois,

je vous retrouve très vite pour une nouvelle chronique… sur AnthroStory