Nature primitive, chasseurs connectés et tourisme d’extinction en Arctique

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Flores et une question de voyageur

Il n’y a plus aucun paysage primitif et inviolé sur terre depuis des milliers d’années, un bon chasseur va toujours chasser avec What’s App et je pense qu’on fait tous du tourisme d’extinction, bienvenue sur AnthroStory !

Jingle d’AnthroStory

Le voyage est, pour moi, toujours une magnifique opportunité pour parler avec des gens, que ce soient d’autres touristes comme moi, ou des locaux, et de nourrir mon imaginaire autant que la super méga liste de questions que je me pose.

J’ai eu l’occasion, je vous en parlerai à la cool dans un prochain épisode, de faire le tour de Flores, une île indonésienne qui est, pour faire ultra simple, entre l’île de Bali et celle du Timor et qui touche, à l’Ouest, le parc du Komodo. Flores jouit encore, contrairement à Bali, d’une idée d’île préservée, pas trop touristique, voire avec un côté sauvage.

Du coup, une des remarques que j’entendais le plus à Flores, je dis entendais parce qu’actuellement je suis à Lombok, une île entre Bali et Flores, c’était un truc du genre « pourvu que l’île reste comme ça, que ça ne devienne pas Bali, qu’elle reste un peu sauvage, inviolée, préservée ».

Ouais, OK.

Passons le fait que je doute que Flores soit si préservée que ça, vu le nombre de rizières plutôt important, que l’île est traversée sur sa longueur par la TransFlores, une route goudronnée de 600 kilomètres et qu’il y a la 3g presque partout. Non, la vraie question qu’il faut se poser est plus fondamentale: existe-t-il encore des endroits vierges, inviolés, préservés ?

Mauvaise nouvelle: non, ils n’existent plus.

Je vous vois venir, dans vos têtes je vois apparaître les mots « colonialisme, envahisseurs, non respect de la nature, exploitation, capitalisme, mondialisation ». Oui, mais non, vous n’y êtes pas vraiment.

Les paysages primitifs n’existent plus depuis des milliers d’années à cause de l’activité humaine

Dans l’article qui a pour titre, traduit en français « Les  paysages préservés n’existent plus depuis des milliers d’années à cause de l’activité humaine », le site Popular Archaeology revient sur cette idée qu’on a de la peine à défaire, celle d’un temps ou tout était pur et préservé. Et, encore pire, l’idée que tout n’a été modifié que dans les dernières dizaines ou centaines d’années, généralement par les méchants blancs colonisateurs qui cassent tout.

Avant de continuer sur le sujet, je veux juste poser une idée, parce qu’elle donne toute son importance à la question de la nature préservée.

Si « la nature », disons les coins non recouverts de béton, a été modifiée, et ce depuis des milliers d’années, ça veut dire quoi «la préserver » ?

Je vous laisse 5 secondes. On y reviendra, passons à l’article.

L’étude, publiée sur le journal Proceedings of the National Academy of Sciences, a collecté les datas de 30 ans d’archéologie, pour savoir comment l’activité humaine avait modifié le paysage sur des milliers d’années. Notamment, la distribution des espèces sur les continents et les îles.

L’étude, par le Dr Nicole Boivin de l’Université d’Oxford et du Max Planck Institute for the Science of Human History, avec des chercheurs du Royaume-Uni, des US et d’Australie, suggère que des preuves archéologiques ont été oubliées des débats actuels sur la conservation de l’environnement. Dire que les sociétés d’avant l’ère industrielle n’ont eu qu’un petit effet sur l’environnement et sur la diversité des espèces est une erreur. L’étude se sert, notamment, d’études génétiques comparatives, de l’étude d’isotopes stables, des microfossiles ainsi que de nouvelles méthodes statistiques et de compilations des données.

Ces données montrent que beaucoup d’espèces de plantes, d’arbres et d’animaux qui sont encore là aujourd’hui sont celles qui ont été favorisées par nos ancêtres, et que les autres se sont éteintes massivement il y a des milliers d’années à cause de la surchasse et des modifications de l’environnement par l’humain.

Et que c’est pour ça qu’il faut être plus pragmatiques dans nos efforts de conservation et ne pas nous focaliser sur le maintien impossible d’un état « naturel » de l’environnement.

Les quatre phases majeures dans la modification de l’environnement par l’humain

L’étude identifie quatre phases majeures dans la modification de l’environnement par l’humain: l’expansion humaine globale durant la fin du Pleistocene; la propagation de l’agriculture au Néolithique; la colonisation des îles; l’émergence des premières sociétés urbanisées et du commerce.

Pour les lecteurs de Jared Diamond, et c’est moi qui rajoute, la suite ne vous étonnera pas. Avec la colonisation de la terre par les humains, on constate une diminution voire à des extinctions d’un grand nombre d’espèces et de variétés, une des plus significatives étant la réduction des deux tiers des 150 espèces dites de « mégafaunes ».

Pour signaler un exemple « local » pour moi actuellement, et je rajoute aussi, aujourd’hui, les dragons du Komodo sont surtout localisés sur l’île de Komodo et celle de Rinca, même s’il semble y en avoir dans des endroits isolés de l’île de Flores. J’aurais l’occasion de vous en parler dans un prochain épisode, mais avant, il semble qu’ils aient été bien plus présents en Indonésie, globalement, il y en avait partout, jusqu’en Australie. Pas vraiment les mêmes, pour être précis, mais le même style de bestiole. On en trouve des fossiles, par exemple, dans la grotte dite « des hobbits », ou de l’homme de Flores, à plus de 100 kilomètres des côtes. Il semble que son habitat aie beaucoup diminué parce qu’une de ses proies favorites, une sorte de petit éléphant, s’est faite rare, puis s’est éteinte, en partie chassé par les hommes et possiblement éteinte sur Flores suite à une éruption volcanique. En tout cas, c’est une explication qu’on trouve dans le petit musée de Luan Bua, près de Ruteng.  

C’est un peu l’effet papillon, et on en trouve de nombreux exemples dans l’histoire de l’humanité, une modification de l’environnement par l’humain, parfois accéléré par des phénomènes naturels, qui font disparaître des espèces et rendent vulnérables les autres.

C’est justement la première phase de ce que mentionne l’article, l’humain qui se disperse sur la terre et cause l’extinction d’espèces, pas seulement de faune d’ailleurs, mais aussi de flore, et c’est encore pire dans le cas de Flores puisqu’il s’agit d’une île.

La seconde phase, celle de l’agriculture, a aussi scellé le sort de grands nombres d’animaux et de plantes. Pensez, entre les moutons, les chèvres et les bovins domestiqués, les poules ou encore les chiens, avec des populations qui atteignent des chiffres affolants aujourd’hui, il ne restait plus beaucoup de places pour les pauvres animaux sauvages qui restaient… Ça a pris du temps, ce n’est pas instantané, mais les conséquences ont été monstrueuses.

Dans la troisième phase, c’est les îles qui prennent cher. Chaque fois que l’humain colonise une nouvelle île, il amène avec lui ses espèces domestiques, le feu, la déforestation, un désastre pour les animaux indigènes. Pensez, vous larguez juste deux poules et un coq sur une île déserte, il n’y a pas besoin de grand-chose de plus pour tout changer, ajoutez un couple de rats et c’est définitivement foutu pour avoir une île préservée.

La quatrième étape est l’expansion des sociétés urbanisées, qui vont se mettre à l’agriculture massive, bien avant Mosanto, vont troquer des arbres « inutiles » contre des essences à fort potentiel, vont raser des forêts pour y cultiver, en Europe par exemple, des oliviers, des vignes ou des figuiers. Environ 80-85% des zones arables sont cultivées au Proche Orient il y’a plus de 3000 ans… Les anciennes forêts de France, par exemple, sont fortement liées à des sites romains, et une estimation récente dit qu’au moins 50 plantes comestibles, surtout des fruits, des herbes et des légumes, ont été introduites en Bretagne, seulement pendant la période romaine !

Encore une fois, les lecteurs de Jared Diamond ne sont pas perdus, les autres, ben, disons simplement que presque tout ce que nous voyons a été modifié, profondément ou en partie, par des générations d’humains avant nous. Et que c’est plus facile à détecter en plein Manhattan que dans une forêt dite vierge ou très ancienne, mais que c’est le cas dans les deux endroits.

Un changement de perspective

L’article termine sur une idée plutôt intéressante: Si nous voulons améliorer notre compréhension de la gestion de notre environnement et de la conservation des espèces d’aujourd’hui, alors nous devons peut-être changer de perspective, penser plus à la préservation de l’air pur et de l’eau pour les futures générations et moins à essayer de faire retourner la planète à sa condition « originale ».

Ce qui est certain, c’est que ces études montrent qu’on a déjà été plus que capables de modifier notre environnement et de transformer radicalement notre écosystème. La question est de savoir quel type d’écosystème nous voulons créer pour le futur. Va-t-il suffire à notre survie et au bon état de santé des autres espèces ou va-t-on vers d’autres extinctions massives et des changements climatiques irréversibles ?

Revenons à mon intro, les touristes qui pensent que Flores est préservée. Ou qu’ailleurs c’est préservé, contrairement au chez nous, en Europe, qui est industrialisé, et/ou on pense plus « naturellement », ironiquement, qu’on a modifié notre environnement.

Aucun de ces coins n’est inviolé, intouché, préservé, primitif. Ce qui n’empêche pas qu’on désire les préserver comme ils sont maintenant. Ou qu’on veuille faire reculer le béton.

Et si c’est vrai pour la « nature », c’est aussi vrai pour la culture.

L’authentique marché aux poissons de Labuan Bajo

Petit exemple, un parallèle, certes bancal, mais pas si loin de ce que je désire exprimer et questionner en reprenant cet article.

Labuan Bajo, ville portuaire effervescente de Flores, aux portes du parc Komodo, un potentiel touristique monstrueux. D’un côté de la ville, vous trouvez le fish market, juste après un marché ou les pécheurs viennent vendre leurs prises et/ou on trouve aussi du poisson séché. Imaginez une dalle de béton de 150 mètres de long avec pleins de petits stands qui vendent de la nourriture, des tables et des chaises en plastique, de petites étales ou vous choisissez vos poissons à faire cuire au barbecue surplace, au bord de la mer. Ce n’est pas hyper clean, y’a des locaux, les prix sont cheap pour Flores, le poisson est frais, les vendeurs ne parlent pas trop anglais, si vous demandez un coca ils iront le chercher au mini-market de l’autre côté de la rue, avec le vent c’est souvent enfumé en soirée, chaque stand ayant son petit feu.

Plus loin, en ville, vous pouvez manger des pizzas cuites au feu de bois, des sushis et des tacos, entre deux centres de plongées avec vue sur la baie et des bars « stylés ».

Entre les deux, vous choisiriez quoi ? Le fish market, bien sûr, ça, c’est du vrai, des familles qui se lèguent les emplacements depuis des générations, loin de la western food pour bobos et touristes riches, incapables de choisir l’authentique !

Pourtant, les deux sont aussi fakes l’un que l’autre. Il y a dix ans, il y avait la plage à la place du fish market, et tous les samedis, on y dansait et, peut-être, on grillait un poisson ou deux entre potes, c’est vrai.

Je vous rassure, les poissons du fish market sont délicieux, tout comme les tacos d’ailleurs, mention spéciale pour les tacos au barracuda. Mais que faut-il faire ? Raser le fish market et y remettre une plage, parce que c’était mieux avant ? Raser le fish market un peu cracra et pas très beau et le remplacer par un truc clean ? Le laisser tel quel ?

Cette question n’a pas de vraie réponse définitive, mais elle est fascinante, et on la trouve à grande échelle sur des villes et des parcs entiers autant qu’à l’échelle de petits quartiers et petits villages.

Du Congo à l’Amazonie, les chasseurs parlent le même langage

D’ailleurs, revenons à la forêt, et à la chasse, avec un article intitulé «du Congo à l’Amazonie, les chasseurs parlent le même langage », parce qu’il se lie super bien avec la problématique de la conservation, ici de la faune, du premier article.

Selon John Fa, un chercheur associé du Center for International Forestry Research, le CIFOR, « au Congo et en Amazonie, des millions de gens dépendent de la faune sauvage pour la nourriture, et la chasse et la pèche fournissent un large pourcentage de nutriments ».

En plus de nourrir les chasseurs et leurs familles, la vente de la viande ramène de l’argent qui sert à les protéger en cas de mauvaises récoltes ou de crises économiques, pour les frais de santé ou d’éducation.

C’est pour ça qu’il est vital pour eux de gérer le nombre de prises, qu’il n’y a pas de surchasse, pour que l’écosystème soit, au pire, maintenu comme il est. D’autant plus que, par exemple, chasser trop certaines espèces va aussi réduire la diffusion de certaines graines dont ils se nourrissent et donc, à force, réduire le nombre des ces plantes qui servent aussi à la nourriture.

Par effet domino, les changements de végétation changent aussi la nourriture disponible pour certains animaux, rendant leur survie plus compliquée.

Pour éviter ce genre de problèmes, il faut contrôler et gérer le nombre de bêtes tuées par chaque communauté. Le souci, c’est que s’ils savent très bien ce qu’eux ont tué, qu’ils savent aussi ce que leurs voisins directs ont chassé, ils ne savent pas du tout ce que  la communauté a chassé en totalité.

Pour récupérer les données et pouvoir fixer les quotas de chasse, les chasseurs utilisent soit des carnets de notes, soit des applications sur smartphone pour faire du tracking.

La chasse au gibier en Amazonie ? Il y a une App pour ça !

On trouve un peu plus d’informations sur l’App en question dans un article titré « la chasse au gibier en Amazonie ? Il y a une App pour ça !»

On y trouve le terme « adaptive management », une méthode qui consiste à prendre en compte les incertitudes comme les changements climatiques et autres, via un monitoring précis et un apprentissage, dans les calculs de quotas et la gestion des populations animalières. Ouais, ça fait bizarre de penser qu’un chasseur en Amazonie entre des données sur un smartphone et laisse un algorithme gérer son quota de chasse.

Mais, le truc important, c’est de se dire que le chasseur n’a jamais une vision globale, seules des données précises récoltées sur un grand territoire peuvent donner une idée précise de l’état de la faune.

Dans une région précise de l’Amazonie, entre les rivières Loretoyacu et Amacayacu, les chasseurs ont tracé plus de 100 kilomètres de pistes de chasses, 40 camps de chasses et 20 sticks de sels, utilisés pour attirer certains animaux, et d’autres endroits de chasse clé. Ils ont aussi identifié quels animaux ils chassaient, les oiseaux, les animaux, les para, les agoutis, les cerfs, les tapirs, les pécaris et les fourmiliers.

Certains lieux de chasse sont proches de la ville de Puerto Narino, une ville qui a 7000 habitants, pour d’autres il faut naviguer plus d’un jour et demi par bateau.

Au début, ils utilisaient des carnets de notes pour le tracking des prises, mais ce n’est pas top sous la pluie et pas si facile pour ceux qui manquaient de formation. Une App, c’est beaucoup plus facile !

Chaque fois qu’un chasseur tue une bête, l’App le guide dans une suite de questions, ou il a chassé, combien de temps il a du marcher, quand il est parti et revenu de chez lui, quel animal il a chassé, quel était son poids, dans quel type de forêt il est, combien de munitions il a utilisées, combien de viande il va manger avec sa famille, combien il va en offrir ou en vendre et d’autres détails.

Pour ceux que ça intéresse, ils utilisent une App appelée KoBoCollect, customisée ensuite.

Les données ont, par exemple, servi à comprendre comment la population animale était affectée par les crues des rivières pendant la saison des pluies.

What’s App entre le Gabon et l’Amazonie

Au-delà de la gestion des quotas et d’étudier l’impact de la chasse, du réchauffement planétaire, de la consommation de viande de gibier dans les grands centres urbains, la mise en contact entre les chasseurs du Gabon et ceux d’Amazonie a apporté des résultats intéressants.

Comme le dit Van Vliet, «ils font face à des challenges similaires. Je pense qu’il y a moins de différences entre un chasseur au Gabon et un chasseur en Amazonie qu’entre un chasseur du Gabon et un citadin du Gabon ».

Bien sûr, ils ne parlent pas la même langue, mais peuvent s’échanger des photos via What’s App. Petit troll pour les amis anthropologues qui nous écoutent: même les chasseurs en pleine Amazonie ont what’s App, il serait temps de vous y mettre aussi ! Bref, je m’égare. Les chasseurs du Gabon ont été très intéressés par ceux de Colombie quand ils ont vu qu’ils plantaient certains arbres fruitiers pour attirer certains animaux. Les chasseurs disent qu’ils chassent beaucoup plus loin que leurs grands-parents, et que c’est possible que ce soit à cause de la chasse et de l’exploitation du bois, qui enlèvent ou exploitent les arbres fruitiers.

Les chasseurs du Gabon ont donc pensé à replanter certains arbres proches de leur village pour y faire revenir les animaux et diminuer les temps de voyage pour la chasse.

Bref, un exemple plutôt cool d’utilisation de la technologie, tant pour gérer l’impact de la chasse sur l’écosystème local, que pour permettre à des chasseurs qui ne se seraient jamais rencontrés de collaborer ensemble.

Maintenant que je vous ai amené à réfléchir sur la nature et sa modification perpétuelle par, entre autres, l’activité humaine, que ce soit sans réflexion ou avec une tentative de gestion avec l’exemple des chasseurs, vous devriez être prêts à savoir ou je veux en venir.

À chaque fois que je suis en voyage, je réfléchis au tourisme, à l’impact de ce que je fais ou non, et au futur des endroits où je vais. Et à chaque fois, cette même idée, partagée par un grand nombre de voyageurs: il faut visiter les endroits avant qu’ils ne changent trop, si on y va trop tard tout est foutu, nous luttons contre la montre, nous faisons, pour pousser le truc plus loin, du tourisme d’extinction.

Le tourisme d’extinction en Arctique

Ça tombe bien, j’ai sous les mains un article du Guardian titré « Les Inuits craignent d’être submergés par le tourisme d’extinction qui descend sur l’Arctique ». Sous-titré « la visite de bateaux de croisière géants va apporter des touristes et de l’argent vers le passage Nord-Ouest, mais la peur grandit pour les locaux et leur écosystème ».

Mais c’est vraiment une bande de défaitistes, laissez-moi vous parler du Crystal Serenity, un navire fantastique, comme le dit la brochure: « l’expédition ultime pour les vrais explorateurs ».

Le Crystal Serenity repart pour le passage Nord-Ouest en 2017, promettant une aventure sans précédent et un luxe inégalé. Suivez les pas des intrépides explorateurs pendant que vous voguez au milieu de paysages incomparables et de grands glaciers, d’étourdissants fjords et une faune sauvage rare pendant que vous en apprenez plus sur la culture arctique et ses peuples fascinants.

Un peu de pub pour une croisière incroyable

32 jours de croisières, d’Anchorage à New York.

Profitez de la Crystal Penthouse avec Verandah, une suite de 125 mètres carrés, avec un salon spacieux, une salle à manger, une véranda privée, un large choix de vins et de liqueurs, un serveur personnel, un sound système Bang&Olufsen, des écrans plats dans le salon, dans la chambre et même dans les toilettes, une toilette pour les invités au cas ou un pote ours blanc vient prendre un verre, une penderie, une bibliothèque, un espace de travail, une salle de bain avec jacuzzi avec vue sur l’océan, une douche séparée et un frigo parce que c’est super utile en Arctique.

Tout ça pour un prix dérisoire de 120 000 dollars. Chers auditeurs, je compte sur vous, pour vous c’est quelques dollars par mois sur Patreon, pour moi c’est un mois de voyage dans l’Arctique !

Plaisanterie à part, même si pour moi c’est un poil too much, je n’ai pas besoin de télé dans les toilettes, j’ai mon iPhone avec des jeux trop cools, c’est vraiment une croisière qui a de la gueule, et la chambre la moins cher est seulement à 22 000$. Vu que je suis suisse, donc capitaliste, donc de droite, je trouve cool que les gens riches aient des moyens de dépenser leur fric, et une croisière c’est quand même moins con qu’une Ferrari.

Là où c’est plus embêtant, et je reviens à l’article, c’est l’impact de telles croisières, et pas forcément la meilleure. Par exemple, ils vont visiter un petit village Inuit, celui de Ulukhaktok dans le nord Canada, doublant en un instant sa population de 400 habitants. Notez que c’est souvent le cas avec les croisières, même en Méditerranée, et que c’est encore pire quand plusieurs bateaux de croisière s’arrêtent au même endroit.

Là où, en Méditerranée, on est sur des écosystèmes et des communautés moins fragiles, ou déjà bousillées diront certains, on est sur un plan beaucoup plus fragile en Arctique. Imaginez, une seule croisière de ce type représente à peu près une augmentation de 10 fois le nombre de passagers transportés en Arctique. Ce qui amène pas mal de controverses, vous vous en doutez.

Peut-être un désastre

Le professeur Michael Byers, dit « Faire cette croisière est uniquement possible parce que les émissions de carbone ont tellement réchauffé l’atmosphère que les glaces de l’Arctique disparaissent en été. La terrible ironie c’est que ce bateau, qui a aussi un hélicoptère pour faire de l’observation et un rapport passagers/staff très élevé, a une énorme empreinte carbone qui va rendre les choses encore pires en Arctique ».

Parce que ce n’est pas un petit bateau, il y a 655 membres d’équipage et 1070 passagers.

Et qu’on s’entende, parce qu’il faut tirer sur les bonnes cibles. Les clients sont incités à avoir un code de conduite très stricte, l’air, l’eau et les déchets seront bien recyclés et pas relâché en pleine mer, le bateau utilise un carburant spécial, etc., bref, c’est bien géré et, en soi, son impact réel est disons, relatif. Non, le souci, c’est que c’est la porte ouverte au tourisme de masse en Arctique, avec d’autres opérateurs qui auront moins de scrupules et de contrôles. Comme le dit Byers, « ça peut finir en un désastre ».

La gestion des déchets à des échelles beaucoup plus grandes serait, par exemple, impossible.

Les Inuits font déjà face à d’énormes problèmes. La glace disparaît, rendant impossible  le voyage par motoneige tant pour la chasse que pour visiter des amis. Du coup, les communautés se fragmentent, un problème accéléré par la fonte de la calotte glaciaire, rendant l’exploitation minière et pétrolière possible, facilitant le tourisme et les bateaux de transports commerciaux.

Ajoutez à ça le problème de l’alimentation, les Inuits n’ayant pas de fermes et dépendants uniquement de ce qu’ils trouvent sur la glace et dans la mer. Ça devient de plus en plus compliqué, le tourisme va juste empirer la situation.

Ouais, mais c’est juste un bateau, me direz-vous. Oui, mais non. Parce que les mecs, c’est des capitalistes, ils font du business. Et forcément, un bateau une fois par année, c’est bien, mais c’est tellement petit joueur.

Un nouveau bateau ou un nouveau clou dans le cercueil des Inuits ?

Je vous présente le Crystal Endaveour, qui va beaucoup plus loin. Pas un seul hélicoptère, mais deux, parce bon, ça me ferait mal de rester collé au sol bêtement après avoir payé mon voyage aussi cher! Et en plus, il y a deux sous-marins capables de transporter 7 personnes ! Un véhicule sous-marin télécommandé capable d’aller voir le Titanic et autres trucs coulés, huit zodiacs électriques, des jet skis, des scooters sous-marins, que des trucs super cool.

Seulement 200 passagers sur ce navire, mais il peut rester en Arctique pour une saison beaucoup plus longue grâce à sa certification, d’aller encore plus loin dans son exploration.

Évidemment, c’est les premiers, et de loin pas les derniers, ce n’est pas fou de penser qu’il y en aura des dizaines dans quelques années. Parce que clairement, ça sera super rentable.

Là où c’est du tourisme d’extinction, c’est que la perspective des Inuits est à peu près aussi rigolote que celle des ours blancs. Et que, sans forcément en être les principaux responsables, en tout cas pour l’instant, ils participent à l’accélération de phénomènes déjà présents.

Ça me rappelle un peu les musées d’histoire naturelle qui demandaient des spécimens d’animaux en voie de disparition pour leurs collections, faisant littéralement disparaître les derniers individus.

Same same but différent

Là encore, c’est facile de tirer sur des touristes qui vont en Arctique. Pour arriver, enfin, à ma conclusion, j’aimerai simplement dire que je pense qu’on fait presque tous la même chose.

Explications: à l’heure où j’écris ces lignes, je suis sur l’île de Lombok, en Indonésie, au pied du volcan Rinjani, près du village de Senaru. Je suis dans un hôtel ou il y a 3 jolis bungalows, dans les rizières, avec un chat sur les genoux, deux chevaux qui se promènent, un singe, des perroquets, et j’ai même la chance d’être le seul touriste.

Niveau macro, Lombok est touristique sans l’être partout, mais Bali devenant trop mainstream, de plus en plus de voyageurs viennent à Lombok. Si des coins, comme Sengigi, sont déjà grillés et en perdition suite à des décisions politiques bancales, d’autres sont encore en plein boom, comme les Gilie’s par exemple. D’autres coins sont plus calmes, un peu isolés, pour l’instant en tout cas.

Un peu comme là où je suis. Et, visiblement, ça va rester comme ça, vu qu’il y a une sorte d’interdiction d’utiliser les terres des rizières pour en faire des hôtels depuis quelque temps.

Il reste que je suis content d’y être, c’est magnifique, et en même temps, j’ai le sentiment d’avoir un assez bon timing. Parce qu’entouré de 40 autres bungalows, avec un Starbuck et un Burger King en face, l’ambiance serait différente.

Et ce n’est pas seulement le tourisme d’ailleurs. De ma petite terrasse, je vois la mer, à 10 kilomètres, une vue de fou. Mais un grand projet de plus de 3000 hectares est à l’étude, la construction d’un port de plaisance et commercial encore plus grand que celui de Singapour, avec des tours style Dubai.

C’est un méga projet, qui a des chances de foirer ou de demander des dizaines d’années de construction, mais il y’a des chances qu’un jour je pourrais dire: « c’était mieux avant, à l’époque, de ma terrasse, je voyais les rizières et la mer, je n’avais pas la vue sur des dizaines de tankers et des milliers de containers ».

Le terme de tourisme d’extinction est probablement trop fort, les forêts ont évolués et changés au contact de l’homme, les îles ont été transformées, on peut dire qu’on est juste dans la suite de l’histoire. Et peut-être que dans 100 ans, un gars au même endroit que moi dira « cette vue en plongée du port et de ses tours magnifique est juste incroyable, dire qu’avant ils se contentaient d’une pauvre plage moisie et d’un bleu uniforme à l’horizon ».

Après tout, on va bien faire du tourisme à New York ou à Chicago et visiter la Marina de Singapour pour leurs architectures, Lombok a aussi le droit de vouloir ça, et ça sera peut-être magnifique.

Prendre le rôle d’acteurs et non de simples gardiens

Mon dernier petit point avant de vous lâcher: arrêter de voir la nature, la culture et les choses qui nous entourent comme des éléments statiques immuables, mais les voir comme étant en changement perpétuel, nous permet de prendre le rôle d’acteurs et pas seulement de simples gardiens.

Parce que vous, moi, tous, nous changeons tout ce que nous touchons. En choisissant une guesthouse plutôt qu’un grand hôtel, en allant dans un petit warung plutôt qu’un Burger King, en choisissant des compagnies plus respectueuses de l’environnement plutôt qu’en allant toujours au plus cheap, en échangeant des idées avec des locaux plutôt que de rester enfermés entre touristes, en achetant de la bouffe locale, en choisissant de ne pas acheter de drogue ou d’aller aux putes, bref, tout ce que nous faisons favorise certaines choses et mènent d’autres à l’extinction.

Tout comme nos ancêtres qui ont favorisé certaines essences et certains animaux, qui sont encore là aujourd’hui.

Parce que bêtement, la meilleure manière de ne pas transformer l’Arctique en grand club Med, c’est de ne jamais y aller. Et je pense qu’il y a des endroits ou personne ne devrait aller. Pour les laisser tranquilles, pour ne pas tout casser, pour les épargner. Un peu comme certains anthropologues et voyageurs qui ne parlent pas de certains endroits, pour qu’on leur foute la paix.

Et vous, amis voyageurs et touristes d’extinction, vous en pensez quoi ? Est-ce que vous attendez, comme moi, l’expérience ultime du tourisme d’extinction, le Dernier Restaurant Avant la Fin du Monde ?

Sources

Sons et musiques diffusés lors du podcast

 

By | 2017-03-05T15:58:38+00:00 mars 5th, 2017|AnthroNews, anthropologie, billet, Billets, Podcast, Podcast, sciences-sociales, Voyage|2 Comments

About the Author:

Jonathan, 31 ans, suisse, polymécanicien, voyageur, producteur de contenu sur le voyage depuis 4 ans, sur l'anthropologie depuis 2 ans. Convaincu que l'anthropologie et les sciences sociales devraient être plus mises en avant, essaie de faire ce qu'il peut pour aller dans ce sens.

2 Comments

  1. phil 9 mars 2017 at 20 h 41 min - Reply

    Allô j’ai vraiment bien aimé ton analyse , cool .
    Aplus et bonjours chez vous Phil

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