MKB: un musée tout blanc et tout vide

Oui, je vais me permettre de critiquer le Museum der Kulturen Basel (MKB), ou Musée des Cultures de Bâle, en Suisse. Non pas que je sois muséographe, ni même un anthropologue (le musée a changé de nom, avant c’était le Musée d’Ethnographie et on le retrouve toujours sous ce nom), mais après tout, je ne suis pas cuisinier et sais tout de même reconnaître un plat trop salé. Ou mauvais. D’autant plus qu’en tant qu’amateur en anthropologie, je suis censé être le public cible… et alors, touché ou pas ?

Le musée ethnographique revu par Jonathan Ive

Bon, si vous n’êtes ni fan d’Apple ni de tech, ça tombe à plat. Jonathan Ive est le designer d’Apple, le fan ultime de blanc, de froideur et de minimalisme. Le MKB, c’est un peu le bon vieux musée ethno remplit de trucs bizarres, un peu désordonnés, sombre, une sorte de caverne d’Ali Baba un peu foutoire avec des objets ramenés du monde entiers, mais ou on aurait presque tout enlevé au profit du blanc et du vide.

Oubliez les cartes qui expliquent d’ou viennent les objets exposés, oubliez même les textes explicatifs (certes, souvent chiants) et les sens de visite. Au MKB, on a trouvé que mettre de petits chiffres (très très petits, l’estétique passe avant tout) et proposer des feuillets (oui, du papier de bois mort) pour ceux qui se demandent ce qu’ils regardent. Feuillets qui reprennent, donc, les textes insupportables des vieux musées. Et inutile de chercher pourquoi vous trouvez une vieille pharmacie homéopatique de poche dans une expo dédiée à l’opium, visiblement ce n’est pas assez intéressant pour que ça figure ou que ce soit.

Vous pensez que j’abuse ? Voici une petite vidéo (aussi intéressante que le musée, c’est dire…) tournée au musée. Remarquez le nombre de visiteurs, un samedi après-midi plutôt frisquet…

C’est beau, mais ou est la culture ?

Oui, j’aime le blanc, le minimalisme et le vide. Mais dans un musée sur la culture… je m’interroge. Si je vais dans un musée, c’est pour apprendre quelque chose, en ressortir pas forcément plus intelligent mais avec un peu plus de connaissances. Hors, autant vous dire qu’à moins de lire toutes les feuilles pas pratiques du tout à l’entrée des expo, vous n’apprendrez strictement rien. Vous voyez la maison assez cool (pièce incroyable) au début de la vidéo ? Et l’espèce de grand monsieur masqué avec des oranges devant lui ?

Ben… je sais pas d’ou ça vient. Ni qui c’est le grand monsieur. Ni pourquoi il a des oranges devant lui. C’est quand-même un peu con non ?

Autre exemple, en photo cette fois:

carte marine micronésienne museum den kulturen basel

C’est très beau, très graphique, et si on sait ce que c’est, c’est même très bien trouvé. Problème, l’explication du truc se trouve à deux mètres (pour pas gâcher tout ce beau blanc), et en plus c’est uniquement en allemand (un peu dommage pour un Musée des Cultures non ?). Ma soeur est déjà passé quelques fois devant, a trouvé ça joli, mais ne savait toujours pas ce que c’est. En observant les (très) rares visiteurs, aucun n’a regardé l’explication.

Pour votre culture personnelle, il s’agit d’une carte maritime de Micronésie (celui-ci date des années 1900, plus précisément des îles Marshall), un objet qui parait imprécis mais est loin de l’être, les baguettes représentant les courants. J’ai été étonné de ne pas y voir de coquillages, utilisés pour marquer une île, un rocher à fleur d’eau ou n’importe quel point de repère. Quand on le sait, on se dit que la pièce est bien exposée, avec l’ombre qui fait penser à une carte et le trait bleu qui rappelle la mer. Artistique ? Oui, mais n’y aurait-il pas un moyen d’y mettre un poil plus d’informations, ou en tout cas accessibles en un coup d’oeil ?

Au Musée Ethnographique de Genève (MEG), vous avez la même chose, mais dans une vitrine, certes plus classique, mais qui explique parfaitement ce que c’est. D’ailleurs, il y a même un livre sur le sujet à la boutique du musée… malin non ?

Le storytelling ? Connait pas.

J’adore voyager. Il y a une expo dont le titre est « Expeditions ». Imaginez, des balois qui ont fait des expéditions au Sri Lanka, à Vanuatu, en Indonésie, au Cameroun et au Timor Oriental, entre 1883 et 1953. Je m’imagine déjà voyager, porté par de vieux récits dignes des aventures d’Indiana Jones, de sortir en me disant « à l’époque, le voyage c’était quand-même quelque chose ». Et en fait… non.

Je sais bien que quelqu’un a pensé parfaitement logique de mettre des milles-pattes, un crâne d’éléphant (mort au zoo de Bâle), des masques (d’ou ?), et des statues à la suite. Mais moi, si on m’explique pas, au moins un peu… je fais comme tout le monde, je passe devant. Sans rien comprendre. Sans être impressionné (c’est peut-être des pièces uniques, mais si on me dit rien…).

Décevant.

Il y a peut-être trop de storytelling (l’art de raconter des histoires) sur le net, parfois au détriment des informations. Mais, aujourd’hui, se contenter de mettre un truc qui vient d’ailleurs avec un petit numéro à côté, ce n’est pas suffisant, ni pour attirer les visiteurs, ni pour les garder, ni pour les faire revenir, et encore moins pour leur apprendre quoi que ce soit.

Mon musée idéal

Alan Vonlanthen, podcasteur sur le génialissime PodcastScience et co-fondateur de l’agence Big Bang Science Communication, a fait un superbe article sur son musée idéal (cliquez ici pour le lire). J’adhère tout à fait à sa vision, je ne vais donc pas répéter les mêmes arguments.

Je sais que comparer les budgets, c’est mal, d’autant plus que comparer les budgets d’une chaine YouTube amateur ou celui d’un podcast avec un musée, ce n’est pas pareil. Le musée doit, par exemple, assurer le maintien de la collection et des archives, ce qui ne doit pas être gratuit. Mais quand-même, budget 2014 pour le MKB: 8’297’500 CHF, soit 7 640 241 euros. Vous n’allez pas me dire qu’avec ça c’est pas possible de faire un truc cool ? Et instructif ?

Mon conseil pour le MKB

N’y allez pas. Vraiment, c’est trop cher et quitte à voir de l’art, allez plutôt… au Kunstmuseum de Bâle, ou vous pourrez voir des tableaux presque blancs dans des pièces presque vides, histoire de pousser le concept à fond.

Et pour en savoir plus sur les cultures ou l’ethnographie, vous en apprendrez plus en 5 minutes d’écoute de Voyagecast ou d’Anthropodcast qu’en deux semaines au MKB… Du genre, la vidéo qui suit, en 17 minutes de vidéo plutôt cool, vous saurez ce qu’est la société, la culture, la tradition, l’identité et l’ethnocentrisme… elle est pas belle la vie ?

About the Author:

Jonathan, 31 ans, suisse, polymécanicien, voyageur, producteur de contenu sur le voyage depuis 4 ans, sur l'anthropologie depuis 2 ans. Convaincu que l'anthropologie et les sciences sociales devraient être plus mises en avant, essaie de faire ce qu'il peut pour aller dans ce sens.

5 Comments

  1. […] Oui, je vais me permettre de critiquer le Museum der Kulturen Basel (MKB), ou Musée des Cultures de Bâle, en Suisse. Non pas que je sois muséographe, ni même un anthropologue (le musée a changé de nom, avant c’était le Musée d’Ethnographie et on le retrouve toujours sous ce nom), mais après tout, je ne suis pas cuisinier et sais tout de même reconnaître un plat trop salé. Ou mauvais. D’autant plus qu’en tant qu’amateur en anthropologie, je suis censé être le public cible… et alors, touché ou pas ?  […]

  2. Wilhelm Obstinet 5 décembre 2015 at 12 h 17 min - Reply

    Ah! Voilà une chose avec laquelle je suis assez d’accord. Il y a quelque mois j’ai mis mes pieds au musée du Quai Branly à Paris… et comment dire, oui j’ai été choqué. Alors certes, il y avait plus d’explications, plus de couleurs en dehors de celles de ce qui était exposé, mais comment dire?…
    Oui déjà les explications étaient trop courte, mais comment faire autrement? Parfois un simple petit objet pourrait amener à faire des explications de plusieurs heures. Mais la plupart du temps, la façon dont c’est exposé est très évolutionniste et ethnocentriste. A la limite, il s’agit d’expliquer que les sauvages sont comme ça. En fait, en sortant de ça on a toujours l’impression que oui, ils sont encore sauvages… déjà l’idée de sauvage est très à revoir, à oublier, mais en plus l’idée évolutionniste est toujours implantée dans la tête des gens alors même qu’il y a déjà un siècle ça commençait à sentir le rance.
    Bref, il ne s’agit pas en fait de réellement expliquer, faire comprendre, l’autre mais bel et bien réutiliser ce qui s’est fait réapproprié par l’envahisseur. Si par « celui » qui pense à l’agencement il ne s’agit par nécessairement d’imaginer les choses de cette façon et que cela vient alors plutôt des préconceptions générales de l’Autre, c’est plutôt Nous qui réutilisons ce qui a été volé (en grande majorité même si oui cela a été parfois, mais rarement, donné) pour rabaisser l’idée originale par rapport à la notre…
    Merci en tout cas pour l’article et la vidéo 🙂

    • Jonathan 5 décembre 2015 at 12 h 33 min - Reply

      Anne-Laure et Julie seraient de votre avis face aux objets « empruntés » à des sauvages incapables de les préserver…
      C’est d’ailleurs impressionnant aux US, lors de mes visites aux musées d’histoire naturelle, il y a des vitrines entières totalement vides, les objets « amérindiens » ayant été récupérés par les communautés des réserves (celles à qui ils appartiennent vraiment), souvent pour être exposés dans les musées leur appartenant. Après, ça fait un peu bizarre, et j’espère qu’à l’avenir ces musées plus régionaux et décentrés pourront prêter ou louer ces objets aux gros musées, comme ça se fait normalement en prêt intermusées.
      Je reste persuadé qu’il y a des moyens de mettre tous ces objets en valeur et de leur faire raconter des histoires, peut-être aussi de faire remarquer le raffinement ou la technicité nécessaires à leur fabrication. Ce qui pourrait atténuer l’idée « évolutionniste » qui peut parfois ressortir (ce qui n’est par exemple pas du tout le cas au MKB, au moins un point positif).
      Mais je trouve le Quai Branly très beau, et certaines pièces sont magnifiques.
      Bon, moi je me remets à la construction d’un robot anthropologue guide de musée 😉

  3. Alan 10 décembre 2015 at 10 h 28 min - Reply

    Eh beh… Je suis sur le cul. Pour avoir dénoncé le snobisme (au moins intellectuel) de la plupart des musées que j’ai visités, je ne suis pas fondamentalement surpris, mais j’avoue que là, ça prend des proportions que je ne soupçonnais pas.
    Jony Ive, why not, mais sacrifier l’expérience sur l’autel du design, c’est vraiment dommage.
    Merci pour la mention (et les compliments) concernant mon article. Il a déjà tapé dans l’œil d’au moins un muséographe. J’espère qu’il en inspirera d’autres.
    Bisous l’ami !
    À bientôt 🙂

    • Jonathan 17 décembre 2015 at 3 h 47 min - Reply

      J’ai pensé à ton article tout au long de la visite…
      A quand un musée PodcastScience ? 😉

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