Anthropologue, un bon choix de carrière ?

Pourquoi devenir anthropologue ? Est-ce un bon choix de carrière ? Y-a-t’il des possibilités d’emplois après avoir fini ses études ? Est-ce que les anthropologues finissent tous au Pôle Emploi ? La question nous a été posée par un potentiel futur étudiant en anthropologie via notre chaîne YouTube. La question étant relativement complexe, il y aura quatre réponses différentes, celle de Julie et de Franck qui sont anthropologue, et celle de votre serviteur, mécanicien, suivies de celle d’Anne-Laure…

La question de base

Voici la question comme nous l’avons reçue:

Bonjour à vous, j’ai découvert votre chaîne récemment, j’ai alors pensé à vous demander quelques conseils car vous semblez avoir une certaine expérience dans le domaine de l’anthropologie. J’ai 16 ans, je passe mon bac S cette année, je dois donc formuler mes souhaits concernant mon orientation post-bac très prochainement. Cela fait un an que je souhaite intégrer une université d’anthropologie (Aix-Marseille), ou bien celle de Montpellier offrant la possibilité de valider trois années de licences pluridisciplinaires afin de se spécialiser progressivement en ethnologie/anthropologie. Seulement, j’ai effectué quelques recherches concernant les débouchés et je me vois clairement déçue. Je suis tombée sur plusieurs forums et sites, qui venaient à parler d’un mythe, les docteurs d’anthropologie se retrouveraient sans aucune offre d’emploi. Certains internautes considéraient également ces études comme optionnelles et d’aucune « utilité ». C’est alors que j’ai pensé à votre chaîne et vos idées à ce sujet. Je vous prie, de me livrer votre opinions, un grand grand merci d’avance car mes appréhensions sont loin d’être négligeable, je remets clairement en question mes motivations et mes projets.

anthropologue ou pas

La réponse de Franck Michel, anthropologue qui officie, notamment, sur la Croisée des Routes

« Les études d’anthropologie – donc pour la vision universitaire française d’ethnologie et, dans une moindre mesure, de sociologie également – sont d’une grande utilité, c’est indéniable, pour comprendre le monde et éventuellement contribuer à la changer. Surtout dans un monde qui a perdu ses repères et qui manque cruellement de projets et de perspectives. Si en complément d’un cursus en anthropologie, au moins un master 2 (mais pas forcément de thèse), il est très vivement conseillé d’étudier parallèlement d’autres matières, notamment l’informatique, les sciences économiques et politiques, l’histoire, la philosophie, et surtout les langues étrangères, y compris rares et/ou « exotiques », cela sera la véritable plus-value de vos études d’anthropologie. C’est également grâce à cette « valeur ajoutée », je pense notamment à la maîtrise de 2 ou 3 langues étrangères au moins, que muni d’un diplôme en anthropologie vous aurez de réelles chances de décrocher un emploi… même s’il ne sera sans doute pas directement en lien avec l’étude des rites funéraires en pays dogon ou des mythes chamaniques mongols (par exemple)…
En revanche, si vous ne focalisez que votre attention sur l’anthropologie, et plus clairement sur l’ethnologie « classique », sans voir ce qui se passe autour, notamment en lien avec la mondialisation, il vous sera en effet très difficile de trouver du travail en lien avec vos études. Et de trouver du boulot tout court. L’anthropologie ouvre un boulevard, mais à vous aussi d’arriver à vous adapter – à apprendre des langues et à vous intéresser à la géopolitique, à l’histoire des religions, etc. – afin de multiplier les chances de pouvoir non seulement trouver du travail, mais aussi d’être rémunéré, tout en agissant sur notre monde en mouvement. Voire en ébullition. »

La réponse de Jonathan, pas anthropologue, co-fondateur d’Anthropodcast

Ma réponse est très orientée « anthropologie US », probablement parce que c’est la communauté d’anthropologues la plus présente sur le net, que ce soit via Reddit, Twitter et différents blogs. Ce n’est pas pour autant que la réponse n’est pas valable en France ou ailleurs, mais je pense que la vision de ce que peut faire un anthropologue est très différente.

Cette question revient fréquemment sur Reddit, et même si ce n’est pas représentatif de l’emploi chez les anthropologues, la majorité… n’en font plus, ou en tout cas pas en « recherche ». Si certains sont devenus profs, une grande majorité utilisent l’anthropologie dans leur travail, comme une qualification supplémentaire et un outil. Un certain nombre travaille dans les UX (expérience utilisateur en français), dans des entreprises internationales pour diriger des équipes éloignées géographiquement et culturellement, dans la vente, le conseil aux entreprises et aux associations… En bref, partout ou il est utile d’avoir quelqu’un à même de pouvoir comprendre et analyser très vite les besoins d’une équipe ou de clients, de faire de « l’observation participante » et d’en tirer des conclusions pratiques. Un anthropologue, par exemple, a passé pas mal de temps avec l’équipe design d’Adobe, les aidant à comprendre les besoins des clients, mais aussi à optimiser le travail de l’équipe (source: My two years as an anthropologist on the Photoshop team).

Certes, je suis un geek, et c’est normal que je souligne ces possibilités, clairement dirigées vers l’anthropologie appliquée et relativement éloignées d’une certaine vision « française old school ». Google, Facebook, Amazon, Apple, tous ces gens ont besoin et auront énormément besoin d’anthropologues. Ils savent faire de la tech, ils ont et vont révolutionner le monde, par contre ils ne comprennent pas très bien leurs utilisateurs, surtout hors US. Et pour ça, un anthropologue peut être de très bon conseil.

Voilà pour le « positif » niveau emploi, à mon avis. Le « négatif »… c’est qu’il faut avoir les capacités et « les couilles » d’aller trouver ces gens. Il faut de l’initiative et trouver ce que tu pourras amener à ces entreprises, te vendre (et pas qu’à elles, à toutes, et c’est la même chose pour les associations).

Pas grand monde ne sait ce que fait un anthropologue, donc personne n’en a vraiment besoin, c’est malheureux mais c’est comme ça. Donc, c’est à l’anthropologue de prouver qu’il a une utilité…

Pour être plus clair, la passion c’est bien, mais ça ne suffit pas s’il n’y a pas un gros travail derrière, doublé d’une bonne imagination (et d’initiative). Pour la tech, être anthropologue ne suffit probablement pas, mais j’imagine que le doublé anthropologue / profession dans l’intelligence artificielle est le plus « bankable » aujourd’hui. Fais-ça et tu pourras aller bosser directement avec Elon Musk 😉

Il y a des possibilités (aussi autres que celles que j’expose), mais ce n’est pas simple et clairement pas pour tout le monde.

Petite astuce: la grosse majorité des anthropologues français que je connais ne s’intéressent pas du tout au web ou à la tech, et ne sont pas forcément les plus doués en communication. Un anthropologue un peu geek qui pense « out of the box » devrait pouvoir s’en tirer relativement bien. La tech est un secteur encore en expansion qui a assez de moyens pour engager de grosses équipes… et pourquoi pas un anthropologue 😉

Sources:

La réponse de Julie, anthropologue, collaboratrice sur Anthropodcast

Je suis Julie, une des anthropologues de la bande. Avant de tenter de t’apporter des éléments de réponse je vais, te parler de la discipline et de mon propre parcours.

J’ai 25 ans. J’ai passé un bac ES à l’âge de 18 ans, en 2008. A l’époque, je m’intéressais beaucoup à la politique et à l’économie, mais les cursus proposés dans ces disciplines, à Sc Po notamment, ne me convenaient pas: j’avais envie de voyages, de découvertes… Je trouvais ces cursus trop peu « humains ». J’ai alors choisi de m’inscrire à l’université de Nice qui proposait une licence d’ethnologie (ce qui est assez rare, on trouve souvent des licences de sociologie qui permettent une spécialisation en ethnologie en L3). C’était une licence ethnologie / histoire. En 2011 j’ai donc obtenu 2 licences : une en ethno et une en histoire. J’ai poursuivi avec un master d’ethno/anthropo. Mon travail de mémoire portait sur une analyse politique des enjeux liés au patrimoine culturel à Istanbul, en Turquie. Ça a été deux années très riches, intellectuellement et personnellement: je vivais une bonne partie de l’année sur mon « terrain », je fréquentais de nombreux chercheurs et intellectuels. Ça a aussi été deux années très dures intellectuellement et personnellement: c’est une période où l’on doute, où l’on remet en cause beaucoup de ses connaissances, de ses fonctionnements et où l’on se questionne sur son avenir. Et puis j’ai obtenu mon diplôme. Je n’étais pas prête à poursuivre en thèse, j’ai alors pris la décision de « faire une pause » dans mes études. C’était il y a deux ans, mais j’ai toujours gardé un pied dans la discipline: se tenir au courant de ce qui se passe dans le monde universitaire, rencontrer des étudiants, des professeurs, se faire du réseau (c’est vraiment très important). Et puis, au hasard de mes recherches d’emploi j’ai trouvé un poste de médiatrice culturelle dans le patrimoine.

L’ethnologie et l’anthropologie sont au cœur de mon travail, pourtant c’est en valorisant ma licence d’histoire, le sujet bien spécifique de mon mémoire et mes diverses expériences associatives que j’ai été recrutée pour ce poste, ils cherchaient une personne avec des connaissances en histoire et en gestion du public, pas une ethnologue. Contrairement à la majorité de mes collègues je n’ai pas de formation dans la « médiation culturelle », mais mes cinq années d’université m’ont aussi appris à m’adapter, à comprendre le rôle que l’on attends que je joue et de faire correctement mon travail. Mon travail de médiatrice, je le fais en tant que ethnologue: je n’ai pas la même approche de mon travail que mes collègues historiens, animateurs, archéologues, guides du patrimoine.

Je m’étale un peu mais il me semblait important que tu aies un aperçu rapide de qui je suis, de ce que je vis et ce que j’ai vécu, pour comprendre les réponses qui vont suivre.

Pour en revenir à la discipline:

Je me suis lancée dans mes études d’ethnologie en étant consciente de la limite des débouchés, mais j’avais plein de questions, de curiosités, d’idées…que cette discipline explore, avec un point de vue qui me parle, qui me correspond.

Une formation en ethnologie n’est pas une formation professionnelle, bien qu’on y apprenne le « métier » d’ethnologue, il s’agit avant tout de se former à une science. Et comme toutes les sciences, son objectif est de comprendre l’humain et le monde dans lequel il vit. Chacun le fait avec sont propre point de vue : philosophique, génétique, géologique, mathématique, astrophysique… Le choix d’étudier une science, c’est un “acte de foi”. Certains ont de la chance et en font leur métier. Pendant mes premières années de fac, je nourrissais le rêve de devenir enseignant chercheur…et puis je me suis rendue compte que ça ne me correspondait pas ; je n’avait ni les codes, ni l’envie pour avancer dans ce milieu. Alors, je n’ai pas sur mon bureau une plaque avec marqué « anthropologue », mais c’est pourtant ce que je suis. Car il s’agit d’une science, et un scientifique est une personne qui vit, qui voit, qui pense et qui agit en fonction du prisme de ses connaissances. Quand j’ai un métier : vendeuse, médiatrice, agent d’entretien, je ne pense pas le monde dans lequel je vis à travers les yeux de la vendeuse, de la médiatrice ou de l’agent d’entretien. Mais je travaille avec mon esprit d’ethnologue. Et cette science que je comprends et que je maîtrise, je la valorise dans mon emploi, dans mes engagements associatifs et politiques, dans ma vie sociale, dans mon quotidien.

Pour essayer de répondre plus clairement à tes inquiétudes voici quelques éléments de réponses à tes deux grandes préoccupations concernant une formation en ethnologie :

les débouchés : très simplement : il y en a 2 :

  1. le métier d’ethnologue/d’anthropologue : que ce soit enseignant-chercheur ou indépendant (souvent les gens font les deux : cours à la fac et consultant pour diverses recherches privées ou publiques), c’est souvent ce dont rêve tous les étudiants et c’est important d’avoir ce rêve. Mais la carrière universitaire (en ethno et ailleurs !!) est difficile. Il s’agit d’un milieu particulier, avec ses codes et ses normes, sa vie sociale et politique. Et il y est dure de s’y faire une place sans réseaux et soutien (des parents universitaires ça aide beaucoup par exemple). De plus il faut être réaliste : les politiques actuelles ne favorisent pas beaucoup le développement des sciences humaines et sociales, il y a de moins en moins de budget pour des créations de postes dans ces domaines.
  2. tous les autres métiers du monde ! Il y a des chemins plus balisés que d’autres: tu retrouves beaucoup d’ethnologues dans les métiers liés aux patrimoine, aux musées, à la conservation,(des chargés de missions en inventaire aux conservateur de fonds ethnographiques) dans les métiers de l’information (du journaliste qui travaille avec des horaires de bureaux au documentariste qui pars un an au fin fond du monde avec sa caméra sur l’épaule, là aussi tu imagines que ce n’est pas une orientation professionnelle très stables). Il y a des voies qui offrent plus de « sécurité » que d’autres.

Comme tu le vois l’ethnologie c’est très peu une question de débouchés, c’est une question d’utilité :

→ l’utilité professionnelle : que tu choisisses de faire 3 ou 5 ans  (ou + ou -) d’études en ethnologie tu vas acquérir des compétences particulières, une capacité d’analyse, une facilité rédactionnelle, un esprit d’adaptation, des connaissances propre à la discipline, que tu pourras valoriser dans de multiples contextes. Il s’agit de te former et de te forger un bagage scientifique, qui est encore trop rarement, mais de plus en plus, recherché dans différentes branches professionnelles: dans la culture, l’économie, la politique, la psychologie, l’enseignement…

→ l’utilité personnelle : comme toute science, si elle correspond à ta vision du monde, à ta manière de penser, elle t’apportera des outils pour mieux questionner et comprendre ce et ceux qui t’entourent, que ce soit la vie des Papous, la situation géopolitique en Syrie ou les élections régionales. C’est un outil pour te créer une ouverture d’esprit et un esprit critique. Mais il existe plein d’autres formations qui permettent ça, à toi de voir si l’ethnologie peut te correspondre. J’en reviens encore à moi (mais après tout c’est encore ce que je connais le mieux): je suis arrivée à l’ethnologie par la vision naïve de la discipline: l’envie « de découvrir d’autres cultures, d’autres manières de vivre », mais j’ai très vite compris que ce n’était pas ça l’ethnologie et j’ai en même temps compris que ce qui m’attirait dans cette discipline c’était avant tout de trouver une grille de lecture du monde et de nos sociétés capable d’éclairer les questionnements plus profonds que j’avais en moi sur le fonctionnement de ma propre société.

Je vais m’arrêter là et conclure, se former en ethnologie et en anthropologie c’est :

  1. une formation scientifique qui va changer ta façon de voir et de penser le monde et ta vie, qui va « former » ton esprit, dans le cadre de l’histoire de cette science.
  2. une formation universitaire qui va t’apporter des compétences professionnelle (lire, écrire, parler, se créer un réseau, s’organiser, s’adapter, travailler seul et en équipe…).
  3. une formation professionnelle qui va t’apprendre les différentes façons de travailler d’un ethnologue, mais pas une formation professionnalisante car malheureusement les enseignements à l’université font encore comme si tout le monde allait finir enseignant-chercheur, mais ce n’est pas le cas, c’est à chacun d’innover, de composer, avec ses capacités, ses connaissances, ses besoins et ses envies pour trouver (ou créer) un « métier » qui lui correspond.

Un dernier petit conseil : n’hésite pas à calculer, à te projeter ! Prend le temps de voir combien d’années tu penses étudier l’ethnologie, quel âge tu auras en sortant de ta licence, de ton master, de ta thèse… « Si je fais 3 ans de ça et puis après 2 ans de ça et puis… j’arrive sur le marché du travail à tel âge… » ce n’est rien de scientifique mais c’est important de se poser ces questions dès le début : combien de ton temps tu veux donner à ta formation scientifique, à ta formation intellectuelle, à ta formation professionnelle ? A quel moment tu veux entrer dans la vie active ? Quel type de vie tu veux avoir ? Tu es au début d’un très long chemin et ces questions ne cesseront de revenir régulièrement car tout au long de sa vie on doit faire des choix mais une bonne nouvelle : « il n’y a que des bons choix » !

La réponse de Anne-Laure, anthropologue, co-fondatrice d’Anthropodcast

Salut à toi !

A mon tour de répondre à ta question ! Comme Julie je vais te parler à partir de mon expérience et revenir d’abord rapidement sur mon parcours pour t’exposer mon point en vue.

J’ai suivi le même cursus que Julie à l’Université de Nice, à la différence que j’ai fait une licence Ethnologie mention Arts Vivants là où elle a préféré s’orienter en Histoire. Par la suite nous avons fait le même master. Pendant qu’elle était à Istanbul, j’allais en Amazonie Brésilienne pour étudier la contestation contre la construction du barrage de Belo Monte.

Dès les premières heures de cours à la fac, l’anthropologie est devenue pour moi une évidence. Elle allait accompagner mon existence. J’ai rapidement été passionnée par la discipline et par l’ouverture au monde qu’elle proposait. Au-delà des connaissances théoriques, elle m’apportait de véritables questionnements sur ma propre vision du monde et si je suis ce que je suis aujourd’hui c’est clairement grâce cet enseignement. Ça a été un peu comme un cheminement initiatique pour moi vers mon humanité. Mon regard sur nos sociétés évolue sans cesse et j’adore ça !

Anthropologie c’est avant tout une question de passion, de la même manière que la philosophie ou l’archéologie par exemple. Si tu as envie de passer une partie de ta vie à gratouiller la terre à la recherche de fossile ou pour faire rejaillir du passé un vieux sanctuaire antique, ce n’est pas pour devenir riche n’est-ce pas ? Bon ben l’anthropologie c’est pareil. Ce n’est pas un chemin de vie que l’on emprunte pour s’assurer le confort et la sécurité matérielle de son futur (bien que tu puisses l’obtenir). C’est le cœur que tu investis dans ce que tu fais qui décideras de la forme que prendra ton avenir. Les « débouchés » sont peu nombreux sur le papier et ça peut faire peur lorsqu’on est encore lycéen et qu’on se fait rabâcher les oreilles à tire d’ailes avec ça. Mais en réalité, les débouchés sont infinis. Car ce que l’anthropologie t’apprend, c’est à te débrouiller par toi-même, à faire ta place partout, à comprendre les mécanismes sociétaux et les rouages de nos humanités, à développer ton esprit critique…

Ce que je trouve merveilleux avec l’anthropologie c’est la liberté qu’elle nous invite à révéler en nous-même. A l’Université, on ne t’imposera pas les sujets que tu étudieras, c’est toi qui décideras de l’objet d’étude et du terrain que tu investiras en master, en thèse ou en postdoc parmi les innombrables possibilités de notre monde. Les seules limites sont celles que tu t’imposes à toi-même. Alors d’un côté la liberté ce n’est pas facile. Il faut aimer le vertige de l’inconnu, réussir à lâcher prise sur ses angoisses et se jeter corps et âme dans ce que l’on fait même si on ne sait pas vraiment où cela va nous mener.

Je ne crois pas me tromper en disant que les anthropologues, en tous cas tous ceux que je connais, sont des êtres marginaux et créatifs. Chacun à sa manière. Mais clairement, l’anthropologie est à contre-courant vis-à-vis de la plupart des sociétés contemporaines. Là où on cherche à aller toujours de plus en plus vite ; à prévoir l’avenir avec le plus de précision et d’avance possible ; à viser toujours plus de productivité et de rentabilité ; l’anthropologue lui étudie calmement l’humain. Il prend le temps d’une immersion longue sur son terrain, y passe des mois, des années alors que beaucoup de journalistes pressés par leur production sont contraints de boucler leurs sujets à toute vitesse – ne passant que quelques jours sur les terrains qu’ils abordent. L’anthropologue apporte de la profondeur aux connaissances de l’humain et ses sociétés. Il n’est pas question de chiffres, d’actualité événementielle mais d’interrogations profondes de la manière dont nous construisons notre vivre ensemble, dont notre humanité s’exprime dans la diversité à toutes les échelles du monde social contemporain en perpétuel transformation.

L’anthropologue est un marginal. Il est à sa place partout et nulle part. Il n’est pas un autochtone ordinaire là d’où il vient ni un étranger comme les autres là où il va. Etre anthropologue pour moi est une posture de vie plus qu’un métier. Le regard que l’anthropologie te fait poser sur le monde transforme l’être que tu es. Alors oui, cela peut être difficile de trouver du travail de manière conventionnel, tout simplement parce que ce n’est pas un chemin de vie conventionnel. C’est comme vouloir devenir artiste. Est-ce que tu deviens peintre pour t’assurer un projet d’avenir ? Non, tu le fais parce que ton cœur t’y invite et parce que tu y crois. C’est pareil d’après moi pour l’anthropologie.

Ce que je pourrais te conseiller, c’est de te questionner intérieurement sur « comment je vois ma vie à venir ? » et non sur « quel métier je vais faire », « quelle carrière je vais choisir ». Si tu as une vision carriériste de la vie, peut être que l’anthropologie ne sera pas faite pour toi au long terme (mais elle peut t’apprendre néanmoins énormément si tu choisis de suivre quelques années de son enseignement avant de te diriger vers d’autres études). A quoi ressemble la vie que tu rêves d’avoir ? Est-ce que l’anthropologie te semble un outil de ta réalisation personnelle en ce sens ? Si tu penses que oui, vas-y fonce !

Jonathan dira certainement en lisant ce que j’écris ça y est-elle est partie en cacahouète ». Je sais, je suis la plus farfelue de l’équipe peut être aux yeux de certains ^^, mais je n’ai pas peur de vivre mes rêves chaque jour et c’est mon parcours en anthropologie qui m’a permis d’oser être ce que je suis, sans m’inquiéter des conditionnements sociaux qui voudraient que je rentre dans les clous pour correspondre à la norme de la société bien-pensante. Ta vie n’appartient qu’à toi, fais-en ce que tu veux ! (De  Jonathan: effectivement, mais je ne dirai pas farfelu, juste pas assez réaliste. Vivre ses rêves, ça sonne bien, mais en vrai c’est très dur, casse gueule au possible et limite certains choix de vie futur (ou les rends plus difficiles). C’est d’ailleurs pour ça que la majorité des gens préfèrent vivre une vie « normale », avec un job qui a plus de débouchés visibles et atteignables, que de se mettre en danger constant avec une profession un peu « freestyle ». Je pense aussi qu’il n’y a pas qu’un chemin vers ses rêves et qu’on peut parfaitement essayer des les vivre au maximum avec un job « normal » comme je le fais.)

Un anthropologue au chômage pour moi c’est un individu qui ne croit pas assez en lui-même, qui se limite dans ses possibles. Car oui, si la seule voie que l’on entrevoit pour un anthropologue est d’être prof à la fac, forcément les places sont limitées, d’autant plus si tu ne te vois pas quitter la France. Mais tu peux faire tellement d’autres choses ! Il faut voir grand ! Et te faire ton propre chemin. Tu es passionné par la tech ? Comme le dit Jonathan, tu as moyen de travailler avec les plus grosses boites de ce domaine qui ont largement besoin d’anthropologues dans leurs équipes. Tu veux t’impliquer dans l’humanitaire, dans le social, le politique, les domaines de l’art ou donner vie à des laboratoires de vie alternative ? L’anthropologie sera un outil précieux quoi que tu décides de faire. A toi d’acquérir les autres instruments qui seront nécessaires à la création de ton destin, de ne pas perdre la foi en toi-même et en tes rêves, à faire preuve de volonté et de détermination et tu y arriveras ! Il faut certes un peu de courage mais je crois personnellement que ça vaut vraiment le coup si c’est ce à quoi tu aspires ! N’aies pas peur de l’avenir à condition de te donner les moyens de faire ce que tu désires.

Je vais m’arrêter là. Je pense que mes deux compères t’ont déjà donné pas mal d’infos et qu’il n’est pas nécessaire que je revienne sur ce qui a déjà été dit. Commence dès à présent à prendre du recul sur ce que tu es, le milieu social qui est tien, la société qui t’a vu grandir et le monde que nous partageons pour réfléchir à la place que tu voudrais y trouver dans ta vie d’adulte, en tant qu’anthropologue ou non. Que l’anthropologie soit sur ton chemin ou pas, cela te sera utile pour t’orienter.

Ce sont nos avis, mais si vous êtes anthropologues, qu’en pensez-vous ? Quelle est votre situation professionnelle ? Qu’auriez-vous répondu à notre place ?

By | 2016-11-14T20:17:38+00:00 décembre 17th, 2015|anthropologie, anthropologie autrement, billet, Billets, sciences-sociales|17 Comments

About the Author:

Jonathan, 31 ans, suisse, polymécanicien, voyageur, producteur de contenu sur le voyage depuis 4 ans, sur l'anthropologie depuis 2 ans. Convaincu que l'anthropologie et les sciences sociales devraient être plus mises en avant, essaie de faire ce qu'il peut pour aller dans ce sens.

17 Comments

  1. […] Pourquoi devenir anthropologue ? Est-ce un bon choix de carrière ? Y-a-t’il des possibilités d’emplois après avoir fini ses études ?  […]

  2. Amar 17 mai 2016 at 14 h 34 min - Reply

    C’était un débat passionnant ! J’envisage aussi de faire des études d’ethnologie parce que j’ai toujours été amoureux de l’Homme. Je me suis rendu compte que ce que je voulais ce n’était pas un bon boulot, mais un développement personnel. Je vaux consacrer ma vie à comprendre l’Homme et à me comprendre, peut-importe la fiche de salaire. Je sors d’un bac littéraire et j’aimerais me spécialiser dans la civilisation du proche orient. Je compte choisir l’arabe comme langue mais une question me préoccupe: j’aimerais faire aussi une double licence, seulement je ne sais pas quoi choisir pour consolider mes connaissances sur la population arabe ? Merci pour tous vos conseils.

    Ps: Anne-Laure, je partage la même vision des choses que vous, ceux qui ni arrivent pas c’est ceux n’y croient pas. Peut importe la difficulté, la vie récompense ceux qui osent. Merci

    • Jonathan 17 mai 2016 at 19 h 26 min - Reply

      Bonne question pour ce qui est de la population arabe, tout dépends de ce que vous connaissez déjà. Je vais demander à mon amie anthropologue, je reviens vers vous si elle a une idée.
      C’est Jonathan, et je dirai que oui, le développement personnel est important, mais qu’on est pas obligé d’y faire ses études. C’est une discipline sur le temps et qu’importe son travail, même un mécanicien ou un contrôleur des impôts peuvent y consacrer de l’énergie, parfois plus qu’un anthropologue qui n’arrive pas à trouver de travail… Quant à avoir une fiche de salaire peu fournie, ce n’est effectivement pas la seule motivation, mais encore faut-il en avoir une 😉

  3. Amar 17 mai 2016 at 19 h 47 min - Reply

    Oui ma motivation c’est de comprendre mieux le monde que Dieu m’a donné 🙂 merci beaucoup en tout cas pour ta réponse, c’est sympas d’avoir un contact direct avec des personnes qualifiées.

    • Iman 20 mai 2016 at 21 h 09 min - Reply

      Je suis aussi en dernière année littéraire et tout comme toi je cherche à faire ce qui me plaît avant de savoir quel débouché, peut-être est-ce une folie de la jeunesse, mais je souhaite étudier l’humain depuis toujours. Je voudrais me concentrer sur la region Afrique du nords sur les populations berbères. Mais j’ai peur à l’ idée de faire une double licence, n’est-ce pas trop de travail ?

  4. Amar 9 juin 2016 at 19 h 43 min - Reply

    Salut Iman ! Je me pose exactement les mêmes questions que toi ! Ou va-tu faire tes études d’ethnologie l’année prochaine ? Moi je vais à Nice, peut-être nous croiserons-nous ! Pour ce qui est du surplus de travail, ne t’inquiète pas, je me suis renseigné (en tout cas à Nice) et les cours occupent 3 à 4 jours par semaine, ce qui est assez léger. Je compte faire à côté de cette licence, un diplôme universitaire d’hébreu, qui est la deuxième langue la plus parlée au Moyen-Orient. Par quelle autre licence serait tu intéressé ? Personnellement j’ai l’intention de m’inscrire en double cursus ethnologie/psychologie à partir de ma L3, lorsque j’aurai finis mon diplôme universitaire d’hébreu. Mais si je peux te donner un conseil, commence ton double cursus en L2 ! Tu verras le fait de t’habituer à la fac, même s’il n’y a pas beaucoup d’heures, est assez dur à encaisser. C’est pourquoi tu devrais d’abord prendre tes repères et ensuite intensifier ton emploie du temps. Je te parle en connaissance de cause, l’année dernière pour ma première année de fac, j’ai voulu tout faire à la fois ! Et finalement c’est ce surplus qui m’a pénalisé et j’ai donc arrêté ce que je faisais. Essaye de ne pas faire la même erreur que moi aha.
    Bonne soirée.

    • Iman 19 juin 2016 at 16 h 34 min - Reply

      C’est gentil de me conseiller Amar 🙂 moi je serait à l’université d’Aix-Marseille insha’Allah. Je suivrais ton conseil surtout que je met du temps a m’adapter, je voudrais apprendre des langues aussi (arabe, berbère et japonais). Comment ça marche ? j’espère que tu reussira dans tes études, que dieu t’aide.

  5. bayambe bali 7 octobre 2016 at 18 h 52 min - Reply

    Moi je suis camerouneiq titulaire d une licenxe en anthropologue et j ai peure de ne pas troiver de l emploie car tous ce qui en emploi ne concerne pas le fomaine d anthropologie

    • Jonathan 8 octobre 2016 at 15 h 13 min - Reply

      Bonjour !
      Je ne connais pas la situation au Cameroun, malheureusement, mais les places de travail d’anthropologues sont aussi rares. Ce qui fonctionne bien, en France en tout cas, c’est tous les métiers en rapport avec la médiation, ou les anthropologues ont une formation qui leur permet d’être très efficaces. J’imagine aussi que vous pouvez contacter des équipes de recherche dans plusieurs domaines, ou un anthropologue peut amener un regard différent.
      Aux US, je vois pas mal d’anthropologues travailler dans le commerce et le marketing, pour les entreprises internationales qui ont besoin de retours de terrain pour pouvoir s’adapter à d’autres clients. Si vous maîtriser l’anglais, ça peut être une piste à creuser.
      Si vous avez la possibilité de poursuivre vos études, vous pourriez éventuellement choisir une formation complémentaire et plus recherchée, vos études en anthropologie étant un avantage non-négligeable sur vos « concurrents ».
      Bonne chance pour votre recherche d’emploi !

  6. Auriane 8 décembre 2016 at 0 h 05 min - Reply

    Bonjour,

    Etudiante en L1 d’ethnologie/anthropologie à Toulouse et en M2 de lettres modernes (littérature francophone africaine) à Paris, j’ai besoin pour un travail à rendre de faire une interview avec un anthropologue qui accepterait de me rencontrer à Paris ou de répondre à quelques questions par mail. (Emploi du temps, formation, etc., des questions très simples). L’un d’entre vous qui exerce le métier d’anthropologue pourrait-il venir à mon aide ?
    Merci d’avance!
    Auriane

    • Jonathan 12 décembre 2016 at 5 h 53 min - Reply

      Bonjour, j’ai contacté mon amie qui est anthropologue, elle devrait vous envoyer un mail sous peu. Désolé pour le retard, mais le réseau est pas top ici à Flores, en Indonésie 😉

  7. DZOLEVO DOVI MASETSO YAO 1 février 2017 at 19 h 37 min - Reply

    je suis titulaire d’une maîtrise en anthropologie.je suis très reconforté par les différenntes réponses.je vous remerci. si tout le monde pourrait avoir accès à ces informatins nous anthropologues togolais nous aurions un peu de valeur au regard du public.merci

    • Jonathan 22 février 2017 at 12 h 35 min - Reply

      Merci beaucoup pour votre commentaire ! Effectivement, il serait souhaitable que le « grand public » connaisse un peu plus l’anthropologie et respecte le travail effectué.

  8. Maya 16 février 2017 at 14 h 00 min - Reply

    Voilà un bon débat, enfin, autour des problématiques concrètes soulevées par des études en Anthropologie ! Actuellement je suis en thèse, mais je ne me focalise pas sur un seul débouché professionnel… D’ailleurs j’ai déjà exercé tant de métiers à mon age de 40 ans ! Bref, la souplesse mentale et la créativité données par l’Anthropologie me préparent à… tout !

    • Jonathan 22 février 2017 at 12 h 46 min - Reply

      +1000 pour la souplesse mentale et la créativité, même si on me dit souvent qu’on ne la trouve pas toujours chez certains vieux professeurs d’université, mais c’est un autre débat ;).
      Reste que, il me semble, avoir une certaine vision de « l’après » peut aider dans les choix de formation et de spécialisation. A 40 ans, vous avez probablement plus de souplesse que beaucoup de plus jeunes, et certainement une plus grande résilience. Avoir un minimum de « sécurité » peut aider certains jeunes à ne pas lâcher, ce qui semble être malheureusement le cas en anthropologie, faute de débouchés un minimum concret.
      Bon courage pour la fin de votre thèse !

  9. Ernest 19 avril 2017 at 21 h 03 min - Reply

    Merci ! Et vraiment assez de réponses sur le choix d’une Licence d’Anthropologie . Car à travers ces nombreux débats et commentaires, je pense avoir une vision plus meilleure dans cette discipline (science).

    • Jonathan 4 mai 2017 at 18 h 32 min - Reply

      Heureux d’avoir pu vous être utile !

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