Critique de l’évolutionnisme en anthropologie sociale

La dernière fois, nous avions parlé des sauvages, des barbares et des civilisés, des étapes que chaque société humaine est censée traverser, selon l’école de pensée appelée « évolutionnisme » en anthropologie sociale. Après vous avoir expliqué ce qu’il en était, on peut se poser ces questions: est-il juste de considérer que certaines civilisations sont supérieures ? Cette école de pensée a-t-elle perduré ? Si non, qu’est-ce qui a fait que cette façon de voir le monde a changé ?

Évolutionnisme en anthropologie sociale, comment ça a évolué ?

Le terme d’évolution est bien évidemment choisi pour le délire, une modification de pensée est un changement, pas forcément une amélioration… la sémantique a encore beaucoup à faire pour nous faire utiliser le mot « évolution » comme il le faudrait !

Mon invitée sur le podcast est aussi ma partenaire sur le projet Anthropodcast, elle est anthropologue et travaille sur un projet de documentaire qui se fera au Brésil. Si vous préférez l’audio à l’écrit, nous avons fait un podcast ensemble sur la situation des Indiens en Amazonie. Pour ceux que les notes de l’émission n’intéressent pas, utilisez le player juste en dessous, pour les autres nous avons fait un petit résumé écrit plus bas.

Dans le dernier épisode, nous avons vu que certains anthropologues avaient une vue très spécifique sur l’homme, en les séparant en plusieurs catégories suivant le stade d’évolution technologique. Il semble évident que passer de la grotte à la maison ou de la tablette de pierre à la tablette tactile est une évolution ! Pourtant, je pense, et j’espère que pour la plupart d’entre nous ces idées évolutionnistes sont plus que dérangeantes. Considérer des hommes comme étant à l’état sauvage à cause de certains critères semble étrange et dangereux, comment et pourquoi ces idées évolutionnistes ont-elles été abandonnées au profit d’autres écoles ? 

C’est vrai que depuis longtemps les techniques humaines n’ont cessé de progresser et qu’introduire une nouvelle technique ou technologie quel qu’elle soit, entraine des  conséquences dans tous les domaines de la vie sociale. Seulement voilà, le progrès technique se poursuit à des rythmes et sur des chemins très différents selon les sociétés.

Contrairement à ce que supposent les évolutionnistes, l’ordre d’apparition des phénomènes est variable selon les sociétés, et leur logique ne se réduit pas à une notion de nécessité.

Conclusion : l’évolutionnisme au-delà de son idéologie douteuse est scientifiquement impertinent : il simplifie oui, mais aux dépens de toute la complexité du réel. Il s’avère donc bien trop limité pour appréhender la réalité des sociétés humaines.

Avec le temps les différents courants anthropologiques qui se sont succédé ont cherché à rééquilibrer leurs points de vue pour se détacher définitivement des préjugés ethnocentriques nés avec l’évolutionnisme. À chaque nouvelle manière d’appréhender les sociétés humaines, un nouveau courant né et avec lui ses méthodes d’analyse et ses objets d’étude propres.

Une des critiques, c’est justement les critères de sélection, qui peuvent paraître très étranges. Pour le stade 4, le stade inférieur de la barbarie, le critère est l’invention de la poterie. Autrement dit, entre un sauvage supérieur et un barbare inférieur, il y a juste la maîtrise d’une technique. Comment explique-t-on ça ? C’est quand même très conjoncturel… en réalité, ce n’est pas forcément stupide, la poterie ayant été capitale pour la conservation de certains aliments, et a donc permis plus facilement la sédentarisation, mais le souci c’est que c’est très subjectif, c’est ça que je veux souligner

Bien sûr c’est très ethnocentrique. Les évolutionnistes ne voyaient qu’un chemin possible pour l’humanité: celui du progrès technico-économique. Oui on peut comparer les sociétés sur ce point, mais sur bien d’autres aussi (systèmes de parenté, les cosmogonies, le langage, les traditions), mais toujours sans jugement de valeur.

L’Amérique précolombienne est l’exemple classique qui montre que la reproduction ou la transformation des systèmes sociaux ne relèvent pas d’un déterminisme strict, si bien que le devenir d’une société est imprévisible. Ses habitants, s’ils avaient des états centralisés, des écritures pictographiques, une agriculture complexe, des réseaux routiers efficaces et de grandes villes très peuplées, ne connaissaient pas la roue. Ils ne faisaient que peu d’élevage et n’avaient pas d’outils en métal.

Alors dire que l’évolution d’une société dépend de sa capacité à inventer la poterie… c’est facilement discutable. Mais pour les évolutionnistes qui se basaient sur l’histoire de leur propre société, il paraissait logique que toutes les sociétés suivent le même chemin, découvre progressivement et dans un ordre précis, certaines techniques pouvant faire évoluer leurs structures sociales. En réalité c’est beaucoup plus complexe et aléatoire que ça.

On a déjà tous entendu le terme de Darwinisme social, qui ne vient d’ailleurs pas du tout de Darwin. Pour être précis, nous devrions parler du spencerisme, puisque c’est Herbert Spencer, contemporain de Darwin, qui a appliqué le principe de la “survie du plus apte” aux sociétés humaines. C’est bien entendu une idéologie extrèmemement dangereuse,  que l’extrême droite a d’ailleurs reprise pour elle, qui a servi à justifier “scientifiquement”, des guerres, le colonialisme, le fascisme et autres… Pourtant, la base de cette idéologie a débuté en grande partie grâce aux travaux d’anthropologues… Donc Franck Michel avait raison qu’il fallait se méfier des anthropologues ?

Il ne faut jamais oublier que l’anthropologue est un être humain qui étudie les êtres humains donc un être subjectif qui tend à l’objectivité sans jamais réellement pouvoir l’atteindre. Donc il faut prendre un minimum de recul comme c’est le cas avec toutes les sciences d’ailleurs. Et puis n’oublions pas que la science fonctionne par palier et que c’est en réfutant ses propres théories qu’elle avance et évolue. Se méfier des anthropologues je n’irais pas jusque là, mais utiliser son esprit critique en anthropologie et ne pas gober les informations comme des faits établis irréfutables, oui.

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About the Author:

Jonathan, 31 ans, suisse, polymécanicien, voyageur, producteur de contenu sur le voyage depuis 4 ans, sur l'anthropologie depuis 2 ans. Convaincu que l'anthropologie et les sciences sociales devraient être plus mises en avant, essaie de faire ce qu'il peut pour aller dans ce sens.

3 Comments

  1. Phil 6 août 2014 at 12 h 31 min - Reply

    Hello la haute technologie change pas les hommes .
    Si il y a un jours un retours de technologique une éruption solaire et que le monde se retrouve à réapprendre à cultiver à faire de la poterie et de la forge ?
    Sa remettras les besoin essentielle à la bonne place .
    Moi sa me conviendrais .
    Aplus et bonjours chez vous phil

    • Jonathan 6 août 2014 at 12 h 39 min - Reply

      Exact, on est en aucun cas supérieur par la technologie, comparer et juger les cultures juste avec ce critère n’est clairement pas une bonne chose.
      C’est vrai aussi qu’en cas de grand bouleversement technologique, c’est ceux qui étaient jugés comme « sauvages » qui seraient certainement les plus adaptés… Mais je ne suis pas pour, sans technologie, pas de podcast, et ça c’est nul 😉
      @+ !

  2. Phil 6 août 2014 at 20 h 24 min - Reply

    Hello ok je suis un Barbare je me débrouillerais pour faire ma tribu .
    Mais sans écouter les podcasts de mon fils sa serait dur-dur .
    @+

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